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[Anarchisme et antispécisme] Sortir du véganisme pour obtenir la fermeture des abattoirs

Je me suis demandé à la fin de l’écriture de ce dossier, à qui m’adressais-je réellement. Était-ce à moi-même, pour me dire que je ne militais pas assez ou que je militais mal, ou alors était-ce à des personnes déjà militantes, ou encore des personnes découvrant le concept de mode de vie végane? Je crois que c’est un peu les trois à la fois !

Je suis convaincu qu’en chacun de nous, que nous soyons activistes à temps plein ou non, s’anime dans les tréfonds de nos tripes des valeurs égalitaristes, un amour de la liberté, et l’esprit de coopération.

Au fond de notre réseau synaptique, nous ressentons notre responsabilité à agir pour le bien commun, et de minimiser le plus possible la souffrance des êtres qui nous entourent ! Je ne crois pas qu’il y ait besoin de recourir à un concept d’un monde de bisounours, encore moins d’un délire New Age et d’appeler à l’amour universel tantrique du 8e chakra pour le ressentir, il me semble que l’évolution de notre espèce au travers des âges nous a conduit à préférer la coopération, et la solidarité pour le mieux de tout le monde.

Bien souvent, quand on se définit par le militantisme pour le droit des animaux, que nous bloquions des abattoirs, ou alors que nous peaufinions notre dernière recette de gâteau, nous avons toutes et tous le même but.

Exemple de blocage d’abattoir

Fondamentalement, nous faisons passer le message, à tour de bras, à qui veut bien l’entendre, que de tuer des animaux, de les exploiter, de les chosifier, de les dominer forment un concept qui est intrinsèquement injuste envers les animaux.

Ce concept, c’est le spécisme, et nous sommes consensuels : il faut le combattre. Cependant, nous devons aussi regarder la réalité en face. Nous, maillons de cette chaîne de solidarité avec tous les animaux, nous restons une minorité dans l’espèce humaine, nous sommes mal écoutés, jugés et moqués, nous sommes peu représentés et peu compris. Mais par-dessus tout, le nombre d’animaux exploités et tués augmente. Rien qu’en Suisse, nous avons doublé le nombre d’animaux dits de rentes terrestres abattus ces quinze dernières années. Cela semble être aussi la norme en Europe, et en fait, un peu partout sur le globe.

Alors, devons-nous agir différemment pour qu’un jour nous soyons dans un monde avec plus d’égalité et plus de liberté pour la totalité des êtres sensibles ? Je pense qu’il y a des pistes qui devraient mériter une plus grande attention de notre part, que cela fasse dix ans que tu milites, ou que cela soit ta première visite sur ce site !

Le mot est donc bien lâché : anarchisme !

Pour celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler d’anarchisme, j’en propose ici une petite explication. Rien à voir avec le chaos et le désordre, bien au contraire. L’anarchisme est un courant de philosophie politique. Il se propose de tester la légitimité des pouvoirs, afin de déterminer si ceux-ci peuvent continuer de s’exercer.

Rien à voir donc non plus avec la loi du plus fort ou le nihilisme, il s’agit plutôt de déterminer l’habile équilibre potentiel entre la liberté et l’égalité des individus avec lequel notre société devrait évoluer.

En gros, comme le dit Normand Baillargeon, un universitaire Québécois et militant anarchiste : « Trop de liberté, c’est la jungle ; trop d’égalité, c’est la prison. Et personne ne veut ni de la jungle, ni de la prison » Autrement dit, et pour paraphraser la grande majorité des anarchistes : l’anarchisme c’est en somme « l’ordre moins le pouvoir ».

L’idée d’écrire sur l’anarchisme et le droit des animaux s’est faite il y a un moment. Plusieurs personnes ont déjà disserté sur ce pont, un mouvement existe, c’est le « veganarchisme ». Même s’il est extrêmement minoritaire, il est plutôt connu, et revendique bien souvent l’action directe et la propagande par le fait.

Logo du blog “Veganarchy

L’ALF et d’autres groupes comme 269 Libération Animale se réclament d’ailleurs de l’anarchisme. Cependant, je désirais tenter une approche différente, sans avoir recours à la « convergence des luttes », pour mettre l’accent sur le spécisme et la politisation du mouvement. Par politique, je n’entends pas un processus électif ou partisan, mais plutôt de réunion, de collectivisation et fédération des forces militantes.

C’est en lisant la 4e réédition du livre « L’Ordre moins le pouvoir. Histoire & actualité de l’anarchisme » de Normand Baillargeon, que m’est venu cette idée.

Même si les propos des anarchistes ont toujours été proches du lexique employé par les associations animalistes, le fait est que les animaux sont absents de son ouvrage. En effet, ce livre est une rétrospective historique, il en ressort le mouvement anarchiste ne s’est originellement pas battu pour les animaux mais pour des droits exclusivement humains.

Cependant, une partie de la conclusion de Baillargeon est assez éclairante pour la suite de mon exposé :

Il me semble tout à fait fondé de remarquer que l’histoire, les pratiques et les théories de l’anarchisme suscitent, depuis une décennie au moins, un certain engouement, comme il me paraît légitime de noter l’inspiration libertaire qui ont animé, à des degrés divers, […] des mouvements pour la défense des droits des animaux, du végétarisme, etc. Mais j’avoue dans le même souffle à avoir du mal à applaudir sans réserve à cette renaissance.

Pour aller à l’essentiel, les anarchistes tendent trop souvent, aujourd’hui, à se replier dans des directions qui constituent, à mes yeux, autant de choix fort contestables – pour ne pas dire déplorables. Ces replis entretiennent de manière significative la méconnaissance des positions anarchistes et contribuent à faire en sorte que ce qui en est connu ne soit ni très attirant ni très mobilisateur.

En Amérique du Nord notamment, la première de ces positions de repli est ce qu’on appelle le lifestyle activism. On désigne par là une grande variété de pratiques individuelles s’inscrivant dans la sphère de la vie privée, mais promues au rang d’activités militantes de tout premier plan. […] C’est ainsi qu’un nombre considérable d’entre eux prônent et pratiquent le végétarisme, le consumérisme éthique, le primitivisme, etc. Ces pratiques s’accompagnent en outre, le plus souvent, de leur envers, qui est la condamnation de ceux qui n’y adhèrent pas ou qui se livrent à des pratiques éloignées ou différentes : quand le végétarisme, par exemple, est promu au rang de pratique hautement politique, le fait de manger de la viande devient une erreur politique. Généraliser ce type d’analyse aboutit vite à la condamnation d’à peu près tout ce qui constitue le mode de vie de nos contemporains. […]

On se leurre en pensant que ces pratiques ont une véritable portée politique comme on se leurre en imaginant qu’elles ont bien le sens et la portée qu’on leur attribue. Pire, il arrive que ceux qui s’y livrent s’isolent dans une attitude condescendante, mélange de purisme et de mépris tout à fait injustifié, qui ne peut que rebuter la plupart de ceux qui y sont confrontés, au lieu de les convaincre.

Ainsi, il semble apparaître deux choses

  1. La plupart des mouvements anarchistes et des militants libertaires excluent (par défaut) les animaux non humains de leurs revendications, et pour la plupart continuent d’agir dans un logiciel humaniste. C’est-à-dire qu’ils continuent d’analyser les rapports de domination des humains en considérant qu’il y a l’humanité une et indivisible d’un côté, et tout le reste (les animaux non humains, le monde sauvage) de l’autre, le tout étant séparé par un abîme infranchissable. Il en résulte qu’ils ne remettent pas vraiment en question l’exploitation animale, qui ne fait pas partie de leurs préoccupations premières, et qui, pour beaucoup, reste au minimum une pratique individuelle, un choix personnel, ou au maximum, un sujet mineur, à aborder lorsqu’il reste un peu de temps à consacrer à un sujet libre.
  2. La majorité des militants animalistes combattent (souvent de manière indirecte) des institutions qui promeuvent et justifient l’exploitation animale, et qui font perdurer le spécisme. Ces institutions, souvent proches de l’Etat, et pratiquement toutes capitalistes, forment un véritable pouvoir au sein de la société. Ce tout n’est pas combattu avec une grille de lecture anarchiste et sur des échelles plus larges. Les militants préfèrent militer sur des pratiques individuelles (c’est la stratégie véganiste, dont le principal théoricien est Gary Francione), plutôt que de lutter directement contre l’exercice de ce dit pouvoir, en ayant un mouvement politisé qui souhaite mettre fin à ces institutions.

Même si la légitimité du spécisme ne fait plus illusion aux yeux des militants des droits des animaux, et même si la prise en considération des animaux dits de rente par la population semble être d’un intérêt croissant, il apparaît clair que la notion même de spécisme reste marginale dans les discours.

De la même manière, et nous retrouvons la même chose dans les luttes écologistes, le combat contre les institutions qui détiennent le pouvoir et les moyens de production qui provoquent domination, exploitation et profit, reste souvent marginal.

Les militants et personnalités politiques écologistes encouragent bien souvent la population à diminuer la durée moyenne de leurs douches, d’acheter des voitures moins polluantes, de cesser d’acheter des pailles en plastique.

Happening lors de la Journée Mondiale pour la fin de la pêche.

Mais bien peu nombreuses seront les personnalités appelant directement à cesser la pêche (qui constitue au passage, avec presque 48% du total, de loin la plus grande source des déchets synthétiques retrouvé dans les océans, alors que les pailles ne représentent que 0.03% du total), de créer des mouvements radicaux de masse contre le nucléaire, ou d’encourager les gens à soutenir concrètement des ZAD.

Malheureusement, dans le cas du combat pour l’égalité, pour la fin du spécisme, je crois que la fermeture des abattoirs n’est pas pour demain si les actions militantes restent centrées sur ces actions qui consisteraient à faire changer un par un, chaque personne de mode de vie, en misant sur l’appel au boycott comme meilleure arme, et sur cet appel à la vertu que le véganisme implique.

Bien sûr, le rôle du militantisme de rue (montrer des images d’abattoirs et informer les gens) est nécessaire. Car pendant ces instants, l’espace public est occupé, et l’accès aux informations (sur la réalité du monde des abattoirs, sur l’accès à une alimentation végétale) est facilité, mais je pense qu’il constitue souvent une partie beaucoup trop importante du militantisme.

Marche pour la fin du spécisme

Je vous propose donc de passer en revue dans les prochaines parties qui suivront ce qui pourrait être rediscuté, remis en question, et d’entrevoir quelques pistes stratégiques pour gagner en efficacité quand on est militant, car le sort des animaux non humains dépend aujourd’hui de mettre à mal le spécisme le plus rapidement possible, et c’est à nous autres que cette responsabilité nous revient.

Changeons l’ordre de notre société, pas les gens, cela nous prendra certainement moins de temps !

A lire/voir de toute urgence :
l’exploitation animale est une question de société, par Pierre Sigler et Yves Bonnardel ;
– livre dont est tiré la citation : L’Ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l’anarchisme, Normand Baillargeon, quatrième réédition, Éditions Agone, ISBN 9782748900972 ;
– vidéo de vulgarisation et d’histoire de l’anarchisme : L’école du Chat Noir ;
– le documentaire « Ni Dieu Ni Maître », Réalisé par Tancrède Ramonet + interview fleuve de deux heures du réalisateur ;
– au cours de mes recherches, je suis aussi tombé sur ça.

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