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[Anarchisme et antispécisme] Vers une re-politisation des enjeux animalistes

Cette partie aura pour objet des propositions plus concrètes, pour conclure avec les parties précédentes contenues dans les deux articles (1 et 2) parus précédemment. Après la critique, c’est toujours bien de tenter d’amener quelques propositions.

Pour rappel, les parties précédentes avaient pour objet principal le constat que :

1. La grande partie du mouvement pour la fermeture des abattoirs ne parle pas de spécisme. La stratégie principale est de miser massivement sur la conversion au mode de vie végane, comme « l’alpha et l’oméga de la lutte » pour citer Yves Bonnardel, philosophe antispéciste.

2. Cette méthode seule semble insuffisante pour arriver aux objectifs de la libération animale, puisque ce choix stratégique est dépolitisé, et ne fait pas de la fermeture des abattoirs un enjeu collectif et de société, puisque le focus est mis sur des habitudes individuelles de consommation.

3. La crainte est qu’à terme, le véganisme soit bel et bien reconnu et accepté, que la pression sociale disparaisse, mais que les animaux continuent d’être exploités, sans avoir réussi la création d’un véritable rapport de force, étant donné que « les véganes peuvent vivre leur véganisme partout, en tout temps, et que le choix doit être laissé à chacune et chacun de manger de la viande ou non ».

Crédit photo : Association PEA

4. L’autre sentiment abordé dans les parties précédentes est cet appel à la vertu constant de la part des associations et des militants « véganistes ». Cet appel à la vertu, pour citer Gary Francione (défenseur des droits des animaux et théoricien du véganisme) c’est que le véganisme est une base morale que chaque personne doit avoir, pour ensuite « éduquer » ses proches, afin qu’ils acquièrent ensuite cette base morale.

Au risque de me répéter, et c’est donc l’introduction de cette dernière partie, je crois que ce raisonnement, fondement de la stratégie véganiste est profondément néfaste pour la cause, et in fine pour les animaux.

Même s’il m’arrive de me rêver en marge complète de la société, car je ne supporte que très difficilement notre monde actuel sous la quasi-totalité de ses aspects, je ne crois pas que les humains soient immoraux et mauvais par nature et par conséquent qu’ils ont besoin d’être éduqués.

La preuve ? Demandez autour de vous si quelqu’un est pour la souffrance des animaux, vous n’aurez jamais de réponse affirmative. La souffrance est reconnue intrinsèquement comme mauvaise, et personne n’est pour la souffrance d’autrui. L’histoire de l’être humain a pu montrer deux choses : nous voulons le bonheur des autres, et nous préférons bien souvent agir par l’entraide et la coopération pour l’obtention du bien commun.

Ce qu’il faut changer donc, c’est bien la société. C’est ce tissu dans lequel nous avons grandi; c’est notre histoire, notre développement, notre culture qui fait que le spécisme est aujourd’hui imprégné partout, parce qu’avant, on ne pouvait pas forcément faire autrement, parce que deux mille ans de christianisme nous ont fait croire au fait que l’homme est au-dessus de tout, et parce qu’on a cru pendant longtemps que les autres animaux ne comptaient pas, même pas un peu.

C’est pourquoi il faut changer profondément, et cela collectivement, la manière dont notre société traite les animaux, et c’est pourquoi il faut repolitiser la lutte animaliste.

Cessons de dire que nous sommes véganes 

Une bonne fois pour toute, je ne suis plus végane, j’ai un mode de vie végane. La différence peut sembler ridicule, mais il me semble qu’elle est fondamentale. Cessons de s’identifier avec l’argent que nous avons.

Préférons dire que nous sommes pour l’égalité. Être pour l’égalité, cela n’est valable qu’en son sens entier, sinon, c’est l’inégalité. Le principe d’égalité concerne tous les individus sensibles. Les autres animaux sont des êtres sensibles, mais sont traités dans une inégalité totale de notre part. C’est pourquoi nous souhaitons la fin de leur exploitation.

Certes, c’est plus long, mais c’est bien plus efficace, précis et en faite pertinent. Avec ça, fini cette question horrible du « Mais vous faites quoi pour les humains hein ? ».

Se dire pour l’égalité, c’est aussi s’inclure dans les luttes contre le racisme, le sexisme. Ainsi, c’est tendre la main à tous ces militantes et militants antiracistes et féministes qui ne se positionnent pas clairement sur la question du spécisme.

On parle souvent et tout le temps de convergence des luttes, vous en voulez ? En voilà enfin ! Je suis allé assister aux manifestations du 1er mai dernier. Dans les discours, les villages associatifs, c’était assez flagrant de voir que c’était la fête de l’humain d’abord, la fête à un humanisme qui se voudrait soucieux des travailleurs, maintenant des travailleuses, qui commence à parler doucement d’écologie, de l’urgence climatique, mais le tout sous une odeur de merguez grillées.

Le sort des animaux est encore complètement ignoré de la totalité des mouvements sociaux actuels. Il ne tient qu’à nous d’aller vers ces comités, ces rassemblements et d’y parler de la nécessité d’intégrer le spécisme. C’est bien là aussi l’avantage de cesser de parler de véganisme. Ce mode de vie n’arrivera guère à convaincre les corps les plus libertaires et égalitaristes qui fuient (avec raison je pense) tout ce qui pourrait s’apparenter à des choses capitalistes, trendy et un peu bourgeoises.

En effet, se dire pour l’égalité, c’est aussi clairement bypasser tous ces pièges dans lesquels nous tombons tout le temps : les arguments tout pétés sur l’environnement, la santé, l’argent et le « komenkonvafaireplustarddansunediktaturedesvegans ?».

Bien évidemment, ce n’est pas qu’il n’y ait plus besoin de parler des questions et des enjeux post-spécistes.

Prenons les exemples des équations à multiples inconnues qui sont encore à résoudre, comme l’utilisation future des sols, les grands fléaux de santé publique comme l’obésité ou les cancers, ou le prix exorbitant de ces burgers sans viande.

Bien au contraire, nous devons accepter que ces questions soient loin d’être résolues, et nous tenir toujours prêt à recevoir ces interrogations. Elles sont légitimes, bien souvent de bonne foi et elles nous prouvent bien que nous ne sommes pas en train de parler à des brins de fenouils.

Si on traite collectivement des enjeux d’égalité pour les autres animaux, c’est que nous débattons. Non pas dans le but d’éduquer les gens (comme le voudrait Francione) mais être prêts à dispenser et fournir des informations, des constats, des faits et des questions encore ouvertes (je pense ici à la souffrance des animaux sauvages).

En se prononçant de prime-abord pour l’égalité, le débat est directement mis sur l’immoralité de la société actuelle vis-à-vis des autres animaux et donc du besoin de l’organisation future de notre société à être sans abattoirs ni chalutiers. Il me semble que c’est bien plus intéressant de converser ainsi plutôt que de discuter dans l’unique but de savoir quel est le resto le plus proche qui cuisine végétalien/local/sans gluten ou que sais-je encore.

Pour finir, dire de nous que nous sommes pour l’égalité, c’est directement dire qu’on est contre le spécisme, et l’on se recentre sur les individus, leurs sorts et la montagne de souffrance que notre société leurs fait subir chaque jour. C’est affirmer être en désaccord profond avec notre société et les autorités qui les organisent, sans pour autant se mettre ses interlocuteurs directement à dos en passant pour un éducateur zélé de la vertu.


Happening – Crédit photo : Association PEA

Anarchisons-nous !

Je vous laisserai le choix quant à savoir si l’anarchisme comprend l’anticapitalisme dans sa grille de lecture. Il existe des anarcho-capitalistes, qui pensent que les deux valeurs sont indépendantes.

Personnellement, je ne pense pas que cela soit le cas. Je pense que se réclamer de l’école anarchiste revient à être aussi anticapitaliste, puisqu’il s’agit de remettre en cause la légitimité de n’importe quelle expression du pouvoir, y compris celui associé à l’argent et à une économie qui dirige les sociétés vers un monde où est une source de profit, y compris les animaux.

Aussi je pense que des deux ennemis à abattre, s’il y avait une priorité, un choix à faire entre les deux, il faudrait mettre à mal le capitalisme en premier. Les Etats, bien que je souhaite ici leur fin sous leur forme actuelle, parce que leurs appareils sont puissants sont parfois les seuls gardiens, les uniques garde-fous qui arrive à contenir les élans du capitalisme. L’Etat y parvient parfois, grâce à des règles et un ordre bien souvent bâti par les progressistes et des héritiers et proches cousins de l’anarchisme, grâce au Code du Travail et les nombreux acquis sociaux.

Bref, ce choix d’abattre l’un avant l’autre est plutôt de l’ordre de l’expérience de pensée, cela ne se produira probablement de la sorte, et je ne m’étendrais pas trop longtemps ici, je crois que vous avez saisi la nuance teintée d’ironie.

Ce que je veux dire ici dans cette partie, c’est que, lorsque nous luttons pour les animaux, nous luttons contre un Etat. Automatiquement, si l’on souhaite la fermeture des abattoirs, c’est que nous sommes contre cette violence, non nécessaire et illégitime. Mais cette violence, elle est dans les mains d’un Etat qui en a le monopole. L’Etat est le seul à décréter qui peut être emprisonné, exploité, tué, que cette personne soit humaine ou non. On vit ainsi dans une période toute particulière. On vit dans un monde ou des gens comme Pinochet, Cahuzac ou Benalla ne passerons pas une minute de leur vie en prison, alors que les preuves de leurs méfaits sont là.

Alors que pourtant, des gens comme l’antispéciste Matthias*, voient plus de 6 mois de leur vie passer sous des barreaux, sans qu’aucun jugement ne soit prononcé, le tout à l’isolement, sans moyen de s’alimenter correctement, car il est simplement suspecté d’avoir brisé des vitres appartenant à des boucheries.

Ce choix, cette dichotomie, d’en laisser certains dehors, d’autres enfermés, il ne vient pas d’une volonté collective, d’un choix raisonnable et éclairé. Il vient d’un Etat qui n’est rien d’autre qu’une forme d’autorité parfaitement illégitime.

Rassemblement en soutien à Matthias – Crédit photo :
Solidarité avec nos camarades antispécistes détenu.e.s en Suisse

Noam Chomsky résume la relation entre l’anarchisme et le principe d’Etat de façon plutôt convaincante : « Cette tendance aux contours indéfinis cherche à dévoiler les structures de la hiérarchie, de l’autorité et de la domination qui entravent le développement humain, puis à leur lancer un défi très raisonnable : Justifiez votre existence, que ce soit dans des circonstances exceptionnelles, à une étape déterminée de l’histoire ou en principe. Les structures incapables de relever le défi doivent être démantelées. »[1]

Ce monde humain est profondément déconnant. Je crois qu’il l’est en grande partie déconnant car les sociétés humaines visent le pouvoir, le toujours plus, encore et jusqu’à plus soif. Si nous listons la totalité des incohérences palpables dans ce monde, du fait que des milliers d’heures sont consacrées à interdire les déchets plastiques parce que « cela tue des poissons » au lieu d’interdire la pêche, ou encore que la viande ne soit toujours pas un produit taxé à l’heure actuelle[2], elles en reviennent toutes à l’existence illégitime d’une forme d’autorité et de domination, qu’elle soit économique, hiérarchique ou religieuse.

Ainsi, pour espérer qu’un jour les abattoirs appartiennent au passé, et que notre rapport avec les autres animaux soient révolutionnés en profondeur, je crois qu’il faut que le mouvement animaliste s’anarchise, qu’il remette les structures de gouvernance actuelles à la place où elles doivent se trouver : au recyclage !

Cela ne signifie pas de brûler les institutions, ou de faire de la propagande par le fait.

Dans notre cas, cela doit s’inscrire dans une stratégie de long terme, où l’on doit par exemple forcer les corps politiques (partis, personnalités politiques) à se positionner clairement sur l’exploitation animale et le spécisme.

Le point majeur ici est d’insister sur le fait que les institutions exerçant le pouvoir sont les uniques responsables de l’exploitation animale, et surtout l’inaction de ces dernières à faire remettre en cause et à faire cesser l’exploitation et la mort d’un nombre difficilement calculable d’animaux.

Pour conclure

Difficile de conclure en peu de mots ce petit dossier que j’ai concocté, au gré de mes lectures et des évènements récents.

L’avenir des autres animaux ne dépend vraiment que de nous, et j’espère que ce petit dossier aura permis d’entrevoir comment faire évoluer notre mouvement, d’une démarche individuelle à un mouvement collectif, à un mouvement de lutte sociale.

J’encourage donc vraiment les gens à s’extirper le plus possible de ce mode de consommation véganiste, et à participer activement à la création d’espaces de résistances.

Certains lieux existent déjà,  comme la ZAD de Binéfar ou le sanctuaire du collectif 269 Libération Animale. Beaucoup d’autres endroits peuvent encore voir le jour, à Genève, un nouvel abattoir est en prévision, des élevages toujours plus intenses et oppressifs sont créés (je pense ici à la halle de taurillons de Coffrane à Neuchâtel).

N’hésitons pas à créer des nouveaux espaces de luttes locaux et toujours plus nombreux, occupons encore plus l’espace public et forçons les pouvoirs qui s’exercent sur les animaux humains et non-humains au débat, afin que leur illégitimité et leur violence sortent aux yeux de la population.

Les enjeux culturels sont lourds, omniprésents et la violence spéciste devant laquelle les autres animaux se trouve fait que nous devons continuer, plus que jamais à lutter pour leur donner une place plus juste dans la société que nous partageons avec eux.

Ensemble, sortons des luttes de frigos, et ensemble, faisons fermer les abattoirs !


[1] Quelles sortes de créatures sommes-nous ? Noam Chomsky, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, Lux Editions, 2016

[2] Je fais référence ici au merveilleux petit essai de David Chauvet : Taxer la Viande, aux Editions l’Âge d’Homme

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