Antispécisme Cause animale Tribune Libre

[Anarchisme et antispécisme] En finir avec le « go vegan! » comme unique fer de lance

En fait, le texte que j’écris ici ne devrait pas exister. En effet, si vous avez parcouru les liens de la précédente partie, il n’invente rien, et ne fait que redire ce qui a déjà été dit.

Ou tout du moins, mon dossier a la prétention de vouloir réactualiser le tout.

[LIRE LA PREMIÈRE PARTIE] Sortir du véganisme pour obtenir la fermeture des abattoirs : une approche anarchiste du militantisme antispéciste

Malheureusement, comme les textes trop longs ont du mal à être lus et à être propagés et partagés, il m’a semblé important d’essayer de reparler de ce qui a déjà été écrit sur la « sortie du véganisme ».

Le contenu de ce texte a donc déjà été théorisé, développé et publié par de nombreuses et nombreux chercheuses et chercheurs. Je pense que ces textes, à l’époque où ils ont été écrits avaient un temps d’avance.

Je crois maintenant que c’est le mouvement animaliste tout entier qui possède un énorme temps de retard. Je ne prétends pas être mieux que la totalité des autres militants, ni même plus efficace. Je veux juste mettre en lumière ces textes aujourd’hui mis en retraits, alors qu’ils me semblent primordiaux.

Une bibliographie regroupant ces écrits est à votre disposition à la fin de ce texte pour découvrir plus précisément de quoi je parle, et surtout pour rendre accessibles ces documents trop peu mis en avant.

La grande majorité du militantisme animaliste continue d’agir comme il l’a toujours fait depuis cinquante ans et le nombre de victimes du spécisme n’est pas en train de décroître dans le temps. Pire encore, certains collectifs et autres associations s’orientent de la pire des façons, s’orientant soit sur du contenu New Age, soit sur des appels à la vertu quasi sectaires et franchement dérangeants.

J’espère que ce texte sera lu pour qu’il politise un peu plus le monde militant qui s’enferme dans des stratégies d’ordre individuel, car j’en suis convaincu :

L’exploitation animale est une question de société, à traiter collectivement.

Ne nous concentrons plus uniquement sur le contenu du frigo des autres, nous ne sommes pas là pour changer les gens un par un, les uns après les autres, cela nous prendrait trop de temps. Nous devons agir en profondeur pour changer les règles de toute une société qui continue à l’heure où ces lignes sont écrites de trancher les gorges de milliers de milliards d’individus sensibles.

L’exemple végane australien

Je pense, pour bien que l’on se rende compte des enjeux, que l’exemple de l’Australie illustre terriblement mon propos.

Nous avons eu en Australie, l’un des plus grands et l’un des plus anciens mouvements en faveur du végétarisme (vegetarian en anglais comprend aussi le végétalisme, et par extension, un mode de vie végane).

Les militantes et militants australiens ont passé énormément de temps à convaincre les gens de devenir végétariens, avec, de manière notable la dernière déclinaison en matière d’activisme de rue fort efficace avec les Cubes of Truth de Anonymous for the Voiceless qui se répandent en masse dans le monde.

Force est d’admettre que le pays de l’auteur de “La Libération Animale” a parfaitement réussi à intégrer les personnes refusant de manger des animaux dans leur société : les alternatives végétales sont partout dans les magasins et les restaurants, la pression sociale autour du végétarisme est pratiquement absente, les gens comprennent et acceptent ce mode de vie.

Cependant, nous sommes dans un territoire où les animaux sont toujours des objets, des marchandises, les abattoirs continuent d’exister et le rapport entre l’espèce humaine et les autres animaux est toujours vu dans un prisme de rapport de forces. Nous sommes donc presque arrivés, dans le cas de l’Australie, à un territoire « véganisé », mais absolument pas égalitaire.

Ma principale crainte est simple et elle se résume dans une augmentation significative des objections d’ordres moraux et culturels comme « on mange des animaux depuis toujours, c’est comme ça » ou « on peut tuer avec respect » mais plutôt des arguments sur le sujet des libertés individuelles : « Vous avez la possibilité de manger végane à votre guise partout dans le pays, alors cessez d’embêter ceux qui font le choix de manger de la viande ».

Ainsi, il sera encore plus difficile de faire fermer les abattoirs et de créer des droits fondamentaux pour les animaux, puisque le sujet premier des militants est le mode de vie des humains, et que celui-ci est socialement devenu accepté. C’est sans doute car le spécisme n’a pas été remis en cause dans ses fondements culturels et une absence d’axes politiques clairs de la part des associations que la situation actuelle est explicable.

Il serait intéressant de voir comment se déroule la situation en Californie ou aux Royaume-Uni, mais il me semble que les directions sont sensiblement les mêmes : partout où la stratégie de conversion s’est exercée sur plusieurs décennies, les supermarchés se sont végétalisés, mais les abattoirs n’ont pas été remis en cause par la société.

Mettre l’accent sur le spécisme plutôt que sur le véganisme : un impératif politique

Le spécisme est aujourd’hui un gigantesque système complexe. Nous pouvons ici le concevoir comme une domination de l’espèce humaine envers les autres animaux. Ce système possède des composantes traditionnelles, culturelles, sociétale, et économiques.

En effet, pour la plupart des gens, manger des animaux a constitué une option par défaut. Cette absence de choix est entretenue par le fait que tout le monde autour de soi agit de la sorte, que la consommation de viande est banalisée et est une source de capitaux importante. Le spécisme est ainsi entretenu, aidé, amplifié et justifié en grande partie par le capitalisme, qui ne voit rien d’autre dans l’exploitation animale qu’une énième manière de contrôler des capitaux et des moyens de production.

Le spécisme condamne à l’exploitation, à l’asservissement et à la mort des milliers de milliards d’individus sur terre et dans les océans.

Marche pour la fin du spécisme.

Aucune de ces gorges tranchées, dans le plus « bio » des abattoirs comme sur le pont du plus « durable » des chalutiers, ne l’a été par nécessité, et il n’appartient qu’aux militants animalistes de faire émerger ces questions de justice aux yeux de la société.

Les trois dernières années qui viennent de s’écouler furent pleines de rebondissements, certaines chouettes, d’autres beaucoup moins. Certaines initiatives tendent à nous rapprocher du jour où les abattoirs et les ponts de chalutiers rougis par le sang n’existeront plus. Cependant, d’autres nous en éloignent et je pense que plusieurs points peuvent en être mis en avant pour mieux militer et agir plus efficacement en faveur des objectifs terminaux de la libération animale.

En effet, si diverses associations comme L214 ou l’association PEA – Pour l’Egalité Animale (et d’autres comme des associations plus thématiques comme Stop Gavage ou la Ligue Suisse Contre L’Expérimentation Animale) arrivent à axer leurs campagnes sur des angles culturels, sociétaux, politiques et globaux, la plupart des associations se contentent d’agir uniquement sur des échelles individuelles. Pour beaucoup d’entre elles, c’est un peu comme si l’exploitation animale serait réglable uniquement en convertissement tout le monde, un par un, un peu comme le font les témoins de Jéhovah, mais au véganisme.

De plus, la notion de spécisme est encore trop absente du discours de la grande majorité des associations.

Comme déjà dis plus haut, je trouve d’ailleurs qu’il s’agit de l’une des plus grandes erreurs du mouvement animaliste : parler de véganisme au lieu de parler d’égalité et de spécisme comme colonne vertébrale argumentative.

Le militantisme animaliste fait face à un brouhaha continuel, à savoir « ce ne sont que les échelles industrielles qui constituent le problème », brouhaha entretenu en partie par l’Etat et les grandes corporations (par exemple la FNSEA ou Interbev en France ou SwissMilk en Suisse).

Je crois qu’il résulte de ce tout que la majorité de la population n’arrive donc à se positionner que partiellement quant à la légitimité de l’exploitation faite par les humains sur les autres animaux, et étant donné que l’accent est mis sur des pratiques individuelles à revoir, seules certaines dérives propres à la mondialisation et au capitalisme effréné semblent être dénoncées.

Se concentrer sur le spécisme et contre les pouvoirs qui l’exercent

Prenons rapidement un exemple parallèle au spécisme : l’homophobie. Dans les faits, l’homophobie n’a pas diminué ces dernières décennies car les gens ont soudainement compris que c’était mal de maltraiter les personnes homosexuelles. Elle n’a pas diminué non plus car les stands de rues des associations ont eu l’occasion de s’entretenir avec chaque personne des méfaits de l’homophobie.

C’est bien car un cadre contraignant est apparu, que les actes homophobes sont devenus pénalement répréhensibles qu’ils ont diminués. Les personnes homosexuelles ont obtenu ainsi (même s’il reste encore du travail) une plus grande égalité dans les faits grâce à l’engagement politique de ces associations comme Act Up-Paris par exemple. En définitive, la situation a changé car les lois ont été revues, l’ordre (et non le pouvoir) a été modifié, pas les gens.

Partout où le mot spécisme est complètement absent du discours militant, partout où l’on ne parle que de pratiques individuelles et de consommation, partout où l’on ne parle pas de politique, le schéma semble se répéter :

Le véganisme se développe comme pratique individuelle, mais ne fait pas fermer les abattoirs et les bateaux de pêche continuent d’aller au large.

Sans doute avons-nous une vision de l’exploitation animale et du spécisme trop linéaire. Et c’est, une fois encore, une grosse erreur de l’approche vertueuse par le véganisme : les tenants de la stratégie véganiste (principalement défendue par les Francioniens) pensent que l’exploitation animale sera vaincue uniquement lorsque la totalité des gens boycotteront la viande dans les supermarchés.

Ainsi, le véganisme serait – je cite, un prérequis moral, un passage obligé par le club des « plus mieux », permettant ensuite d’éduquer les autres pour faire fermer les abattoirs. Gary Francione le dit lui-même : « Laissez-moi vingt minutes avec une personne, elle deviendra végane ».

Activiste à Paris.

Je pense que c’est une erreur stratégique importante. Nous devrions nous concentrer sur une exigence de justice, et donc mettre le spécisme à l’agenda politique de nos sociétés plutôt que de remettre en cause les modes de consommation des gens les uns après les autres en conseillant “des marques de tofus ou des recettes de gâteaux cruelty free”.

Nous avons jugé les questions d’égalité entre les humain-e-s suffisamment importantes pour les traiter collectivement, je ne vois pas pourquoi il devrait en être autrement pour les questions d’égalité qui concernent les autres animaux.

J’ai eu plusieurs fois la possibilité de m’exprimer sur la quasi exclusive utilisation du terme de spécisme dans les milieux francophones et surtout la quasi-absence de ce mot dans les associations anglophones. En effet, sur le site de PETA, d’Anonymous for The Voiceless, de Direct Action Everywhere, ou d’autres encore, la notion même de spécisme (qui est, rappelons-le encore une fois, la raison même de l’exploitation animale) et donc en sommes pour nous militantes et militants, c’est le système par excellence à combattre de front et il est complètement absent.

On m’a souvent rétorqué alors qu’en anglais le mot « vegan » rassemblait par construction la terminologie du mot antispéciste. Je pense que c’est une erreur et un non-sens.

En effet, lorsqu’une association pour la lutte des personnes de couleurs, racisées ou des minorités de genre s’expriment, elle s’exprime bien contre le racisme, le sexisme ou le patriarcat, ici l’opposition est clairement définie, l’ennemi pleinement identifié : les antiracistes sont contre le racisme, et les antisexistes sont contre le sexisme.

Il apparaît donc assez particulier de voir que les personnes luttant contre le spécisme n’utilisent pas ce terme, pourtant existant et fortement documenté, et préfèrent donc rester sur un mode de la pratique individuelle, avec les appels à la vertu qui reviennent sans cesse : « Végétalise ton alimentation » ou encore « Les 5 meilleures alternatives au cuir ».

Je vous propose de faire un petit zoom sur la plus grande association française qui lutte pour faire fermer les abattoirs : L214 a réussi le tour de main quasi impensable de passer, en moins de vingt années d’une association créée après des réunions informelles à une machine de guerre qui attaque le spécisme sous presque tous les fronts en même temps.

En effet, ils ont réussi à ne pas s’engluer uniquement dans des campagnes sectorielles mais réussissent à faire plusieurs axes de campagnes en même temps, et surtout, ils possèdent un véritable levier politique, notamment via leur site Politique & Animaux qui note les positions de chaque personnalité politique, concept qui a d’ailleurs été repris par d’autres associations. C’est le cas de la LSCV avec son site Animaux Parlement.

Bien entendu, par « politique », je n’entends pas uniquement de la politique en termes partisans ou électoraux, mais bien de parvenir à changer le cadre culturel et sociétal. Pourtant, pour beaucoup de véganes, L214 semblent être fondamentalement des mous, ils ne font pas de blocages, se sont prononcés contre les bris de vitrines, et rencontrent même la sympathie de quelques députés de l’Assemblée Nationale Française.

Qualifiée de molle, voire d’amie du système, je crois pourtant que cette association arrive à s’ancrer comme un des outils les plus puissants qui puissent exister pour faire fermer les abattoirs. Je vois là un bon argument notable pour étayer ce propos :

En effet, pour revenir à une notion un peu plus simple, prenons les élevages de poules en batteries ou le foie gras.

Un aperçu d’un élevage de poules en Suisse.

La plus grande partie de la population française est aujourd’hui explicitement contre les élevages de poules en batteries. Les gens ont été choqués des enquêtes successives de L214, qui ciblaient des marques utilisant des œufs issus de ces élevages.

Pourtant nous n’observons pas encore de diminution de la consommation de ces œufs. Cela veut dire que les gens continuent d’acheter ces produits, tout en les trouvant fondamentalement inacceptables.

Les gens seraient-ils donc profondément imbéciles ? Je ne le pense pas. C’est vraiment sans compter le marketing, la publicité, le fait que le spécisme soit si ancré dans notre société. C’est bien ce tissu culturel et tout le marketing autour des produits qui engendre le fait que “Monsieur et Madame tout le monde” se baladant dans le rayon de son supermarché, ils ne vont pas penser à la dernière enquête de L214, ni au dernier blocage de 269LA.

Les réformes « welfaristes » sont mal vues par les militants radicaux. Pourtant elles devraient susciter beaucoup plus d’intérêt, tant leur portée est intéressante. De l’aveu même des filières porcines françaises, si la coupe des queues des cochons venait à être interdite, le coût total estimé ferait fermer bons nombres d’exploitations, diminuant ainsi considérablement le nombre de cochons tués par an, et il en est de même pour la gigantesque campagne contre les élevages de poules en batterie.

De plus, si nous accentuons l’utilisation du spécisme, nous instaurons, et de manière durable le fait que l’exploitation animale est une injustice, et que cela doit cesser à l’échelle de toute la société.

“Spécisme + capitalisme = violence” – Poster CollectivelyFree.org

Mon petit logiciel anarchiste m’a bien appris une chose c’est celle-ci : « Si le capitalisme est blessé : Achevons-le ! »

Et je crois définitivement qu’il doit en être de même avec le spécisme et l’exploitation animale.

Bibliographie :
l’exploitation animale est une question de société, par Pierre Sigler et Yves Bonnardel ;
– livre dont est tiré la citation : L’Ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l’anarchisme, Normand Baillargeon, quatrième réédition, Éditions Agone, ISBN 9782748900972 ;
– vidéo de vulgarisation et d’histoire de l’anarchisme : L’école du Chat Noir ;
– le documentaire « Ni Dieu Ni Maître », Réalisé par Tancrède Ramonet + interview fleuve de deux heures du réalisateur ;
– au cours de mes recherches, je suis aussi tombé sur ça.

Photo d’illustration : Bill @PriorConstruct

Commente cet article

A propos de l'auteur-e

Joseph Jaccaz
Joseph Jaccaz
Musicien et militant antispéciste, j’ai un poster de Yves Bonnardel et de Neil Fallon au-dessus de mon lit.