Je ne serai pas le végane que j’aurais aimé rencontrer

Il y a quelques jours, en pleines pérégrinations nocturnes dans les méandres d’internet, je suis tombée sur cette image. Devenez le végane que vous auriez aimé rencontré. J’y ai pensé un instant. La formule sonnait bien, un slogan facile à lancer, et terriblement peu subversif.

« Sois toujours le végane que tu aurais voulu rencontrer avant d’être toi aussi végane »

Devenez le végane que vous auriez aimé rencontrer ? Oui mais non.

Si je suis devenue végétarienne sans trop de problème, ma transition au véganisme a duré une petite dizaine d’années #NanPaskeLeFrômage. Et pendant tout ce temps, le végane que j’aurais aimé rencontrer n’aurait pas apporté grand-chose à la cause.

Le végane que j’aurais aimé rencontrer aurait été complaisant.

Le végane que j’aurais aimé rencontrer m’aurait caressé dans le sens du poil. Il m’aurait dit que les œufs c’est ok parce que les poules pondent de toute manière. Il m’aurait dit que si j’achetais du lait bio alors ça allait.

Le végane que j’aurais aimé rencontrer ne m’aurait pas lancé de regard narquois alors que j’affirmais adorer les moutons, tout en me goinfrant de roquefort. Il m’aurait certainement encouragé à soutenir le courant welfariste*… « Ah ta famille élève des animaux ? ah nan alors c’est ok si tu manges ceux-là ».

Le végane que j’aurais aimé rencontrer aurait fermé les yeux avec moi sur le fait que ces animaux-là étaient tout autant mis à mort que ceux du moindre morceau de charcut’ bon marché. Le végane que j’aurais aimé rencontrer ne m’aurait surtout pas soûlée en me montrant des vidéos dérangeantes. Il ne m’aurait surtout pas parlé de la cause animale.

A la rigueur, le végane que j’aurais aimé rencontre m’aurait fait remarquer que si je pensais vraiment sauver la planète en arrêtant la viande, la moindre des choses serait de ne pas être hypocrite et de faire une croix sur les produits laitiers également. Mais il me l’aurait dit en plaisantant. Le végane que j’aurais aimé rencontrer ne m’aurait pas fait remarquer que les questions sanitaires liées à la consommation de produit animal me concernaient, malgré mes 18 ans et ma santé de fer.

A vrai dire j’en ai rencontré. Rétrospectivement, je pense juste qu’ils avaient mis au point un stratagème du type « sourit-et-ignore-sa-dissonance-cognitive », parce qu’ils étaient juste fatigués de devoir, encore une fois, écouter un omni se justifier en répétant les mêmes arguments qui sortent à chaque fois. Des véganes un peu résignés, comme on peut l’être quand on se doute qu’il ne sert à rien de faire un exposé car notre interlocuteur n’est simplement pas apte à le recevoir.

Mais ces véganes complaisants, je les ai rencontrés et ils ne m’ont pas fait me bouger. Finalement, après des années de négationnisme, j’ai de moi-même lancé Earthlings (ndlr: Terriens, en version française) et j’ai vu, j’ai lu, j’ai cherché, j’ai avancé.

Et je me dis aujourd’hui que si le végane que j’avais rencontré m’avait mis le nez dans mes contradictions, s’il m’avait montré ces images, s’il m’avait dit les choses plus directement et avec moins de patience, de résignation et de complaisance, et bien j’aurais peut-être sauvé plus de vie.

Loin de moi l’idée de blâmer qui que ce soit, si ce n’est l’auteur de ce slogan. Non je ne crois pas que le végane que j’aurais aimé rencontré aurait pu m’aider. Je crois qu’on doit, parfois, être le végane qu’on aurait aimé ne surtout pas rencontrer. Celui qui nous aurait fait ouvrir les yeux plus vite. Celui qui nous aurait donné à voir des images pour lesquelles on n’était pas prêts. Celui qui nous aurait mis face à nos contradictions absurdes. Celui qui aurait chiffré le nombre de morts à la minute à cause de l’industrie immonde de la viande, de la pêche et des produits laitiers.

Bien entendu ce végane que j’aurais aimé (ne pas) rencontrer, je l’aurais aimé respectueux et bienveillant. Mais derrière ce slogan « Devenez le végane que vous auriez aimé rencontrer », je lis une complaisance qui me fait peur.

Non, on ne se taira pas. Non, on n’arrêtera pas de commenter vos photos, vidéos ou messages emplis de contradictions. Non, on ne manquera pas de pointer du doigt l’absurdité de ceux qui préfèrent se mettre à manger des criquets que de passer aux lentilles.

Et non, on ne sera pas toujours le végane que vous aimeriez que nous soyons.


*ndlr: le welfarisme désigne le combat pour une amélioration du « bien-être » des animaux. Le welfariste propose des réformes visant l’amélioration, étape après étape, de la situation actuelle animaux – ne serait-ce que des cages plus grandes – pour à terme atteindre une condition « idéale. »


 

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Mathilde

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