Le spécisme, qu’est-ce que c’est?

A l’approche de la Marche pour la fin du spécisme le 27 août à Genève, nous vous proposons d’en savoir plus sur cette discrimination basée sur la différence entre les espèces. Alors, le spécisme, c’est quoi et qu’est-ce que ça implique?

Un article rédigé par Anushavan Sarukhanyan, au nom de l’association PEA – Pour l’Egalité Animale, qui organise cette marche et entreprend de nombreuses actions pour la cause animale. – mis à jour le 09.06.2016

Notre lente sortie du spécisme

La théorie de l’animal-machine avait profondément imprégné notre culture: on pensait d’abord que les animaux étaient des machines qui ne souffraient pas, ensuite on a considéré qu’ils avaient une sensibilité tout en n’étant guidés que par des « instincts », après on a réalisé qu’ils agissaient par apprentissage et sur la base de leurs perceptions ou émotions et, actuellement, le filtre de l’animal-machine qui était posé devant nos yeux continue encore sa lente disparition.

On nous avait appris que l’être humain se distinguait des animaux par sa capacité à manipuler des outils. Aujourd’hui, les éthologues ont découvert qu’en réalité plus d’une centaine d’animaux peuvent manier un outil1. Les éléphants modifient et utilisent des branches avec leur trompe pour se débarrasser des mouches ou se gratter, des singes utilisent des bâtons pour mesurer la profondeur d’une mare afin de savoir s’ils peuvent la traverser, des oiseaux sont capables de tordre une tige de métal afin de l’utiliser pour attraper de la nourriture cachée dans un récipient et récemment le professeur Bernardi Giacomo a démontré, vidéo à l’appui, que même certains poissons sont capables de se servir d’outils, notamment en ouvrant des coquillages à l’aide d’un rocher.

Il nous avait également été inculqué que l’être humain était le seul à avoir une conscience de soi. Mais c’était avant que les scientifiques ne développent le test du miroir, consistant à dessiner une tâche sur la tête d’un animal et observant s’il tente de l’enlever lorsqu’il voit son reflet. On sait actuellement que la conscience de soi est également présente chez les chimpanzés, les bonobos, les orangs-outans, les dauphins, les éléphants, les pies, les corbeaux, les perroquets et même chez les cochons.

Certains auteurs critiquent néanmoins ce procédé utilisant le miroir, car il avantage les animaux dont le sens dominant est la vue. Or, nombre d’entre eux se basent plutôt sur l’odorat. Selon eux, si par exemple un chien ne se reconnaît pas dans son reflet, c’est parce que les informations visuelles sont une part secondaire de son monde perceptuel, par contre il se reconnaît très bien grâce à son odeur et il aurait donc aussi une conscience de soi qui se constate facilement lorsqu’on se base sur le sens qui lui est le plus familier.

La capacité morale avait également été utilisée pour tracer une frontière entre les humains et les autres animaux. Une expérience dans laquelle deux singes rhésus étaient placés dans un espace séparé par une paroi de verre permettait à l’un des singes d’obtenir de la nourriture en actionnant un levier. Le sol du compartiment de l’autre animal pouvait être mis sous tension électrique et lorsque le levier était actionné par le premier singe, le deuxième recevait un électrochoc douloureux. La grande majorité des singes ont préféré rester plusieurs jours sans manger plutôt que de faire souffrir leurs congénères, mettant ainsi en lumière leur capacité à l’altruisme.

En 2011, une expérience du psychologue Bartal a révélé que même les rats étaient dotés d’empathie. Elle consistait à déposer l’animal dans un espace où un autre rat était prisonnier d’un petit tube muni d’un système de fermeture complexe. Le rat qui était en relative liberté utilisait la très grande partie de son temps à essayer de libérer son compagnon et la majorité réussissait après quelques jours. Dans une autre version du test, les chercheurs ont mis du chocolat à côté du tube, laissant le choix au rat entre tenter de libérer son congénère ou de manger une nourriture qu’il adore et à leur grand étonnement, l’animal essayait d’abord de libérer son compagnon. Et même s’il mangeait le chocolat, il mettait de côté une partie de la nourriture et lorsque son congénère était libéré, le laissait manger cette partie préservée, alors que seul, il mangeait entièrement la portion de chocolat.

En parallèle à toutes ces découvertes éthologiques récentes que notre société devra prendre un jour en considération dans sa manière de régir notre rapport aux animaux, de nombreux philosophes arrivent à la conclusion qu’il faut élargir notre cercle de considération morale pour y inclure non seulement les humains mais tous les êtres ressentant des émotions.

Popularisation du terme

C’est en 1970, que le psychologue Richard Ryder a forgé par analogie au racisme et au sexisme le concept de « spécisme » afin de désigner l’idéologie qui considère que la vie et les intérêts des animaux peuvent être négligés simplement parce qu’ils sont d’une autre espèce. En se basant sur la théorie de l’évolution de Darwin, il constate qu’il y a une continuité biologique entre les humains et les autres animaux et explique que celle-ci implique qu’il y ait également une continuité d’un point de vue moral. N’inclure que les êtres humains dans la sphère de considération morale serait donc spéciste, injuste et irrationnel.

Mais c’est en 1975, que le philosophe Peter Singer a popularisé le terme de spécisme avec son ouvrage « La libération animale »2. Défendant une éthique utilitariste, il indique que c’est la capacité à souffrir qui devrait servir de critère pertinent pour savoir qui doit rentrer dans le cercle des êtres devant être traités de manière juste. Il reprend ainsi à son compte les paroles du philosophe et juriste Jeremy Bentham:

La question n’est pas: peuvent-ils raisonner ? ni: peuvent-ils parler ? mais: peuvent-ils souffrir ?

Et Singer conclut qu’il faut étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces.

Le philosophe Tom Regan a élaboré une théorie des droits des animaux basée sur le critère de « sujet-d’une-vie » et opposée à l’utilitarisme3. Il part du fait que nous attribuons le droit à être traité avec respect aux êtres humains non rationnels, y compris aux enfants en bas âge, aux séniles et aux handicapés mentaux gravement atteints. L’attribut essentiel que partagent tous les humains n’est donc pas la rationalité permettant de faire des mathématiques ou de justifier un choix moral, mais le fait que chacun d’entre nous se soucie de sa propre vie, possède une vie qui lui importe. Nous faisons l’expérience du fait d’être des « sujets-d’une-vie », ce qui implique qu’on doit être traité avec respect. Or, de nombreux animaux ont aussi une vie mentale, ressentent des émotions et font une expérience subjective d’une vie qui leur importe, faisant qu’ils sont aussi des « sujets-d’une-vie » devant être traités avec respect. Selon Regan, cela signifie qu’on doit arrêter de les traiter comme un simple moyen pour une fin et que la société doit par exemple abolir l’expérimentation animale et l’élevage commercial.

Le philosophe Steve Sapontzis, loin de créer une nouvelle théorie philosophique, utilise simplement la moralité courante pour réfléchir sur notre rapport aux animaux4. Il note par exemple que la société actuelle condamne la loi du plus fort et la violence et que si l’on était cohérents on appliquerait également ces principes dans nos relations aux autres êtres sensibles partageant cette planète avec nous. Il indique également que tout le monde est d’accord qu’il est injuste de tuer les animaux sans nécessité et que la simple concrétisation de ce genre de règles permettrait déjà de résoudre la plupart des problèmes éthiques impliquant les animaux.

Le professeur de droit, Gary Francione, en se basant sur la sensibilité des animaux et après une analyse de leur statut juridique5, est arrivé à la conclusion que le fait de reconnaître une valeur morale aux animaux impliquait d’arrêter de les considérer comme une ressource et d’abolir leur statut de propriété dans nos ordres juridiques. Dans ses écrits, il met aussi en lumière ce qu’il appelle « la schizophrénie morale » des sociétés occidentales dans lesquelles l’on caresse des chats et des chiens, tout en considérant d’autres animaux ressentant également des émotions comme une matière première pouvant être utilisée à notre guise.

Le récent livre « Zoopolis » de Sue Donaldson et Will Kymlicka développe une théorie politique intéressante des droits des animaux. Rejetant le spécisme, ils suivent les pas de Tom Regan et considèrent que les animaux sont des êtres vulnérables possédant une valeur inhérente qui doit être respectée. Cependant, contrairement à la proposition de Gary Francione d’éliminer la domestication et donc les rapports entre humains et autres animaux, ces penseurs réfléchissent sur la manière de prendre en considération les intérêts des animaux au sein de sociétés mixtes composées d’humains, de chiens, de chats, de moineaux, de vaches et d’autres êtres sensibles. Ils défendent l’idée que les animaux devraient être vus comme des membres à part entière de nos communautés et possédant une forme de citoyenneté qui nécessite la prise en compte de leurs intérêts. Les animaux sauvages devraient bénéficier quant à eux d’un droit à la souveraineté, les protégeant de diverses ingérences humaines qui pourraient les menacer.

De nombreux autres philosophes (Paola Cavalieri, Stephen Clark, David Degrazia, Martha Nussbaum, Bernard Rollin, etc.) s’élèvent aussi contre le spécisme et notre rapport actuel aux animaux et l’abondance des écrits sur le sujet montre que nous assistons à un véritable changement de paradigme concernant notre manière de voir ces êtres sensibles. L’historien Dominick LaCapra, de l’Université de Cornell, a même averti que le XXIe siècle sera celui de l’animal6.

Par ailleurs, le spécisme est une idéologie qui tente de légitimer une pratique qui cause des milliards de morts chaque année: le fait de tuer des êtres sensibles pour de simples habitudes alimentaires. Dénier une valeur morale aux animaux, en prétextant qu’ils ne sont pas de notre espèce, permet en effet de fermer les yeux sur toutes les injustices qu’ils subissent. Un simple plaisir gustatif de quelques secondes peut ainsi recevoir plus de considération que la vie d’un être ressentant des émotions. Se débarrasser du spécisme, c’est au contraire inclure les animaux dans le cercle de considération morale et commencer à les voir non pas comme une ressource, mais comme des individus à part entière ayant un intérêt à vivre une vie la plus longue et la plus heureuse possible. Cette évolution du regard porté sur les autres animaux permet de réaliser que les abattoirs sont des lieux où règne une violence continue contre des êtres sensibles ne pouvant se défendre et que les filets de pêche sont des instruments de torture sous l’effet desquels les animaux aquatiques meurent lentement de suffocation.

Enlever le bandeau du spécisme qui nous couvrait les yeux permet donc de constater que la simple existence de telles pratiques va à l’encontre de la raison. En effet, prendre conscience du fait que tous les êtres sensibles sont égaux face à la souffrance et veulent éviter de subir la violence, pousse à vouloir la suppression de toutes les activités causant du tort aux animaux. Mais l’omniprésence des produits ayant impliqué leur instrumentalisation et leur mise à mort, peut faire douter sur la capacité de nos sociétés à changer.

Injustices très ancrées

Cependant, l’histoire montre que des injustices très ancrées dans la culture humaine, et considérées même comme totalement naturelles, ont fini par être abolies suite à l’évolution des mentalités et aux pressions des mouvements sociaux. A titre d’exemple, il est utile de se rappeler que c’est uniquement en 1990 que les femmes du canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures ont été reconnues comme ayant le droit de vote, et cela grâce à une décision du Tribunal fédéral. Aujourd’hui, on peine à réaliser que les femmes aient été privées du droit de vote il y a seulement quelques décennies.

Affiche utilisée en Suisse contre le droit de vote des femmes.
Affiche utilisée en Suisse contre le droit de vote des femmes.

Egalement, la pratique de l’esclavage, considérée comme totalement naturelle pendant des millénaires, est aujourd’hui vue comme absolument abominable et contraire à toute éthique. Par ailleurs, il est intéressant de remarquer qu’Aristote, l’un des premiers philosophes à se questionner sur la légitimité de l’esclavage, est arrivé à la conclusion que celui-ci était naturel notamment à cause du fait que cette institution était analogue à l’exploitation des animaux de trait pour labourer les champs.

La société a donc déjà changé à de nombreuses reprises et nous pouvons être certains qu’elle changera également vers une prise en considération réelle des animaux. Il est donc facile d’imaginer qu’un jour personne ne comprendra qu’on ait pu tuer des êtres ressentant des émotions simplement pour manger des morceaux de leur corps, car le respect de la vie des animaux sera simplement la moindre des choses.

Afin d’arriver à ce jour le plus rapidement possible, des associations de nombreux pays organiseront des manifestations dans le cadre de la Journée Mondiale pour la Fin du Spécisme qui aura lieu le 27 août.

Evénement Facebook et covoiturage

Parmi celles-ci, l’association romande PEA – Pour l’Egalité Animale, prépare une marche pacifique pour la fin du spécisme à Genève. Cet événement sera l’occasion de montrer que le mouvement social pour les droits des animaux est de plus en plus fort et que de nombreuses personnes demandent actuellement un monde dans lequel la vie et les intérêts des animaux seraient respectés.

Comme le signale le site de la Journée mondiale, « ce monde est déjà en marche… Œuvrons tous ensemble à ce qu’il advienne au plus tôt !».

Anushavan Sarukhanyan


1. Dominique Lestel, Les origines animales de la culture, éd. Flammarion, 2009
2.  Peter Singer, La libération animale, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2012 (publication originale « Animal libération » en 1975).
3. Tom Regan, Les droits des animaux, éd. Hermann, 2013 (publication originale « The case for animal rights » en 1984).
4. Steve Sapontzis, Morals, Reason, and Animals. Temple University Press, 1987.
5. Gary L. Francione, Introduction aux droits des animaux, éd.  L’Âge  d’Homme, 2015 (publication originale « Introduction to animal rights » publiée en 2000).
6. Cité par Mark Bekoff, dans Wild Justice : the moral lives of animals, 2009

 

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VeggieRomandie

4 Commentaires

  1. c’est bien les articles comme ça, on gagne à parler plus de ce phénomène afin de faire prendre conscience à l’humanité de ce qu’elle est en train de faire, et de SE faire.

    Stop au spécisme, stop au racisme, stop au sexisme!

  2. Je trouve cet article très intéressant et bien documenté. Ce que l’auteur dit a du sens. Je trouve ça intéressant de souligner que la société évolue et que ce qui peut nous paraître normal aujourd’hui, on le trouvera peut-être aberrant et immoral plus tard. Pour ma part, je suis végétarienne depuis moins d’un an. À mon tout début, mal à l’aise aux repas, je me faisais moi-même cette réflexion : « Après tout, l’homme mange de la viande, pourquoi ne fais-tu pas comme tout le monde ? ». Je pense aussi que c’est ancré en nous (du moins dans nos sociétés occidentales). C’est pour ça que cet article est important pour moi. Maintenant, ce que je percevais de façon plus nébuleuse, je pourrais l’expliquer plus clairement (à moi-même et aux autres) « Certes, vous avez l’habitude de manger de la viande mais est-ce pour autant un argument pour continuer d’en manger ? Il y a des choses qu’on trouvait normal avant et qu’on trouve aberrant voir immoral maintenant etc… » Merci beaucoup donc pour cet article 🙂
    Surtout, j’apprécie qu’il ne cherche pas à stigmatiser ou à montrer du doigt et que chacun puisse faire son avis avec sérénité.
    En effet, ce qu’on mange est important pour nous, ça touche à quelque chose de vital mais aussi de culturel et d’identitaire donc un sujet sensible. De façon générale, les animaux sont un sujet sensible (puisqu’on côtoie souvent des animaux, de l’abeille à la vache en passant par le chien), un discours moralisateur risque donc de passer difficilement. Moi-même, je suis végétarienne et peut-être que je deviendrai végétalienne, je ne sais pas. C’est un processus de réflexion et cet article permet d’y contribuer grandement.

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