Antispécisme Chroniques Tribune Libre

Les Vaches Libres de l’île «Amsterdam»

…ou « Mille Bos taurus dans un trou paumé »

En voilà un titre alambiqué non ? Je vous propose de finir ce mois d’octobre et d’amorcer le Mois Végane (si tu ne sais pas encore ce que c’est, clique ici !) en vous racontant une petite histoire, réelle, et qui, je crois, résume parfaitement les relations de domination des hommes sur les individus des autres espèces animales.

Ce petit voyage dans le temps vous retranscrit tous les défauts de notre humanité sur notre rapport aux autres, et sur notre rapport biaisé avec la nature, et cette histoire commence au mois de janvier 1871.

Un éleveur réunionnais a décidé d’établir un élevage de vaches, sur un minuscule caillou d’origine volcanique de moins de 60 kilomètres carrés, perdu au sud de l’Océan Indien, entre Madagascar, l’Australie et l’Antarctique.

Bon okay, le mec n’était visiblement pas finaud, mais ne le jugeons pas ! Il arriva sur l’île Amsterdam, propriété de la France et alors inhabitée, avec sa famille ainsi que cinq vaches. Très rapidement, son affaire ne fonctionna pas (…ah bon ?!). Sept mois plus tard, il reprit la mer. Les vaches, elles, restèrent sur l’île, libres. Les vaches, sans prédateurs présents sur l’île, eurent toute la liberté possible de vivre et de croître sur cet îlot pendant plus d’un siècle.

Planète terre
Figure 1 : Si là, on n’est pas sur la définition stricto sensu d’un « trou paumé »…Autant dire qu’il est peu probable d’y trouver un magasin qui vendrait du tofu fumé !

En 1987, l’île appartient toujours à la France, et fait partie des TAAF (Terres australes et Antarctiques Françaises). Ces territoires sont très peu peuplés par l’humain, et sont avant tout des labos à ciel ouvert, où des générations de climatologues, d’océanographes, de météorologues, de biologistes et autres spécialistes se succèdent depuis plusieurs dizaines d’années. Des scientifiques de la base permanente de Martin-de-Viviès, située au nord de l’île, recensèrent alors plus de deux mille vaches, toutes sauvages.

Concernant la biodiversité de l’île, ces vaches avaient considérablement modifié la distribution floristique de l’île. La décision fut prise de mettre en place un programme de restauration environnemental par les autorités françaises. Elles installèrent des barrières à partir de 1987, et tuèrent plus de la moitié des vaches l’année suivante.

Finalement, en 2007, la décision est prise d’exterminer toutes les vaches sans exception. La dernière vache de l’île d’Amsterdam fut aperçue en train de courir, seule, au cours de l’année 2011. Il n’existe plus, à l’heure actuelle, plus de Vaches Libres sur l’île Amsterdam.

Pourquoi ont-elles été exterminées ?

Pour l’unique et terrible motif que représentantes de Bos taurus, leur mode de vie entrait en compétition avec d’autres, comme le Phylica arborea, une petite plante arborescente endémique de ce caillou paumé au beau milieu des océans.

Figure 2 : Phylica arborea, aka le buisson qui condamna les Vaches libres de l’île

Nous pourrions arguer que la biodiversité possède une valeur morale et qu’il en va du bien de la Nature, que nous avons eu raison de décimer ces innocentes car elles mettaient en péril l’existence d’une espèce de buisson et l’histoire s’arrêterait là…

C’est un parti pris, mais il est quasi certain que le futur de la cause animale devra passer par la déconstruction nécessaire de l’idée de Nature. Cette idée selon laquelle il existe une Nature, avec un N majuscule, une sorte d’essence universelle qui ferait en sorte que des êtres, ou des actes, soient « bons par Nature » ou mauvais/contre-nature.

Bon nombre de propos tenus par les militants de la cause animale utilisent ces notions de nature et ces notions essentialistes, et elles sont, de l’humble avis de l’auteur de ces lignes, fallacieuses.

Prenons l’exemple de la consommation de lait de vache. Beaucoup de militants utilisent l’argument que cela est « contre nature » qu’un-e humain-e consomme du lait provenant d’une vache, puisque celui-ci n’est conçu que pour un veau. Il me semble que l’argument naturaliste pollue vraiment le fond du problème, puisque le soja n’a lui non plus l’essence, la finalité ultime de finir ni en tourteau, ni en tofu.

À cette idée de Nature, qui elle est prescriptive, s’oppose la notion du Réel, purement descriptive, et détachée de ce manichéisme qui crée, en cette idée de Nature, une sorte de nouvelle religion, laïque certes, mais factuellement fausse et biaisée.

Boire du lait de vache n’est pas bon, non pas par essence, mais parce que moralement, cela implique d’exploiter et de tuer des individus innocents, c’est une question de justice et pas de Nature des choses.

Ces histoires de lait et de vaches libres se rejoignent en ce point précis ! Il y a tellement de choses concrètes et factuellement pertinentes à dire, sans passer par cette erreur qu’est l’idée de Nature.

Figure 3 : Une des dernières vaches libres de l’ile, photographiée en 2003 – François Colas

Quelles sont les valeurs que nous souhaitons accoler à notre relation avec les autres individus, humains et non humains ? Ces vaches libres de l’île Amsterdam sont, comme toutes les poules, tous les cochons, tous les poissons et tous les autres animaux non humains, des individus à part entière, sensibles, et conscients.

Et ce n’est que pour des enjeux d’égalité et de justice que nous devons lutter, comme pour tous les êtres humains, pour elles et pour eux.

Pour aller plus loin :
Un article plus complet sur le déroulement exact de l’extermination de ces Vaches Un texte fondamental, de Yves Bonnardel

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A propos de l'auteur-e

Joseph Jaccaz
Joseph Jaccaz
Musicien et militant antispéciste, j’ai un poster de Yves Bonnardel et de Neil Fallon au-dessus de mon lit.

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