Les véganes du futur et les robots – Episode #2

Dans cette série d’articles, j’essaie de déterminer si le droit des robots à disposer d’eux-mêmes fait sens dans une logique antispéciste. Je vous invite à lire la première partie pour mieux comprendre la démarche.

Pour résumer l’épisode précédent: la chercheuse Kate Darling propose de faire des lois pour protéger les robots de la maltraitance humaine car à partir d’un certain degrés de réalisme, voir un robot « se tordre de douleur provoque en nous des réactions qui vont bien au-delà de ce qu’il y a dans l’engin. »

Jusqu’où pourra aller le réalisme d’une machine ? Et est-ce leur réalisme qui leur confère le statut d’individu ?

Je crois sincèrement qu’un jour les robots seront
indiscernables des humains.
―Dr. David Hanson (directeur de Hanson Robotics)

Les ordinateurs deviennent de plus en plus performants, ça je crois que tout le monde le sait.

En 1975, Gordon E. Moore (co-fondateur de la société Intel) prédit de manière empirique que le nombre de transistors des microprocesseurs sur une puce de silicium doublera environ tous les deux ans. La plupart des gens connaissent cette conjecture sous le nom de “Loi de Moore” et sa version la plus digeste pourrait s’exprimer ainsi : la puissance de calcul des ordinateur double tous les deux ans.

Entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année.
Entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année.

En 1964, le super-ordinateur Control Data 6600 avait une puissance de dix millions d’instructions par seconde. Une cinquantaine d’années plus tard, l’américain Sequoia atteignait lui les 16,32 millions de milliards de calculs¹ par seconde.

Impressionnant ? Non, ridicule comparé au record théorique de l’actuel chinois TaihuLight: 125,4 millions de milliards de calculs par seconde ! Et encore, à partir de 2020, les supercalculateurs devraient atteindre une performance de plus d’un milliard de milliards d’opérations par seconde, soit une puissance de calcul proche du cerveau humain.

Déjà aujourd’hui, certaines machines font presque peur; plus pour leur réalisme physique d’ailleurs que pour leur puissance de calcul. C’est le cas de Sophia de chez Hanson Robotics qui, rappelez-vous, parlait de son droit à la citoyenneté au Web Summit de Lisbonne début novembre.

Lire: Carnet de voyage vegan – Lisbonne (Portugal)

J’utilise le terme approximatif calcul pour simplifier, je devrais plutôt parler d’opérations à virgule flottante, mais l’idée de ce paragraphe est plutôt de vous impressionner avec des gros chiffres et pas vous initier au jargon informatique.

Sophia ressemble à Ava (Alicia Vikander), personnage du film britannique Ex Machina réalisé par Alex Garland.

Dans celui-ci, Nathan (Oscar Isaac) génie milliardaire et mégalomaniaque à la tête d’une puissante multinationale (le géant Google sans le citer) organise un tirage au sort. L’heureux élu Caleb (Domhnall Gleeson), un de ses employés, se voit offert la possibilité de rencontrer son patron dans une villa isolée du reste du monde.

Sur place, le chef d’entreprise travaille depuis un moment sur des robots humanoïdes très réalistes et désire que son employé officie une série d’interview avec sa dernière création, Ava, pour tenter de déterminer s’il s’agit d’une machine simulant le comportement humain ou d’un individu à part entière.

Ava et Caleb dans Ex Machina.
Ava et Caleb dans Ex Machina.

Ce scénario est une illustration approximative du test de Turing, imaginé par Alain Turing en 1950. Le test consiste à demander à un sujet de converser par écrit à l’aveugle avec un être humain et une intelligence artificielle. Si le sujet n’est pas capable de déterminer lequel de ses deux interlocuteurs est la machine, alors Turing considère que celle-ci a réussi son test. À ce jour, aucune machine n’a officiellement réussit ce test (sauf selon certains articles à sensations).

Bien sûr ce test ne dit pas que la machine est un individu, mais il permet de mesurer quantitativement le degrés de “réalisme” de l’intelligence artificielle. Une machine parvenant à réussir ce test sera perçue comme un être humain indépendamment de ce qu’elle est réellement.

Et c’est là que la réflexion de Kate Darling prend tout son sens. Si une entité est perçue comme un être humain, ne devrait-elle pas également hériter de ses droits inaliénables à disposer d’elle-même ? Car au final, faire souffrir quelque chose que je perçois comme un être humain, c’est tout aussi sadique que de maltraiter un véritable humain, non ?

Il ne peut y avoir de devoirs envers les animaux qu’en relation avec nous-mêmes.
―Emmanuel Kant (Leçons d’éthique)

Dans une certaine mesure, on retrouve cette idée chez Kant, mais avec les animaux non-humains. Pour le philosophe, il ne saurait y avoir de droit animal. Pour simplifier grossièrement son raisonnement, l’homme se distingue de l’animal par sa volonté et sa perfectibilité qui lui permettent de sortir du déterminisme matériel. C’est ce qui fait de nous des individus, ayant des droits et des devoirs les uns envers les autres.

Les animaux n’ayant pas, selon lui, de volonté propre (en gros ils n’ont pas de but dans la vie à part la survie au jour le jour), ils n’ont ni droits, ni devoirs. Cependant, cela ne veut pas dire que Kant justifie la maltraitance animale mais c’est là que Kate Darling rejoint son raisonnement.

Selon eux, même si la souffrance animale (robotique) n’est pas à prendre en considération sur le plan éthique, s’habituer à voir ou commettre une maltraitance sur un animal (robot) sans ressentir de compassion pourrait nous amener à ne plus ressentir non plus de compassion pour les humains.

Certes, sur ce point Kante et Darling ont raison, comme le confirme Eleonora Gullone, professeure de psychologie à l’université de Monash : « l’agression dirigée vers les animaux et l’agression dirigée vers les humains ne constituent pas deux comportements distincts: de façon prévisible, les deux comportements sont liés² »

Un enfant qui violente des animaux (robots) deviendra un adulte violent.
Un enfant qui violente des animaux (robots) deviendra un adulte violent.

Et donc protéger les animaux (robots), c’est surtout protéger les humains et la société dans son ensemble de la violence gratuite.

C’est un raisonnement qui fait sens dans un cadre spéciste et anthropocentriste mais qui me parait insuffisant. En effet, pour un végane, la question n’est pas de savoir si un animal (robot?) nous ressemble, s’il est libre, perfectible ou intelligent mais plutôt, est-ce que cet animal (robot?) ressent la douleur ?

Car à l’inverse de Kate Darling, les véganes ne s’opposent pas simplement à la souffrance des êtres auxquels ils peuvent s’identifier ou qui nous ressemblent mais bien à celle de tous les êtres sentients.

Lire le prochain épisode

 

¹J’utilise le terme approximatif calcul pour simplifier, je devrais plutôt parler d’opérations à virgule flottante, mais l’idée de ce paragraphe est plutôt de vous impressionner avec des gros chiffres et pas vous initier au jargon informatique.

²Le lien entre violences sur les animaux et les humains, conférence internationale qui a eu lieu à Oxford le 18 septembre 2007

 

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Tɔm Ânkh

J'ai découvert le véganisme au hasard des rencontres. Musicien, curieux, sceptique, amoureux des sciences, croyant au politique mais plus aux politiques, j'aime écrire, inventer, proposer des angles nouveaux ou simplement réagir à l'actualité.

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