Tribune Libre

[Lettre ouverte] À toi le détenu antispéciste de Champ-Dollon

Lettre ouverte publiée originellement le 20 janvier 2019 sur les réseaux sociaux

Voilà bientôt deux mois que les hommes de loi sont venus te chercher pour t’enfermer entre quatre murs. Privé de liberté pour avoir tenté d’empêcher un massacre.

Quel monde absurde. « Il l’a bien cherché », diront les gens raisonnables. Raisonnable, toi, tu ne l’es pas. Pour toi désobéir est un devoir lorsque les lois sont injustes. « La raison » consisterait donc à trucider des êtres sensibles par milliards. Chaque année, chaque mois, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Ce serait, paraît-il, « dans l’ordre des choses ».

Toi, tu choisis de créer le désordre pour crier ton humanité à cette majorité amnésique et anesthésiée. En sortant de la catatonie émotionnelle, tu fais acte de résistance et nous rends fiers. Je pense à toi.

Tu es dans une cage et pourtant tu es partout.

Tu es dans le livre que je lis. Une autre fin du monde est possible de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle.

(extrait n°1) « (…) une civilisation autistique, ayant perdu ses liens de réciprocité et d’empathie avec les autres qu’humains, ou, pire, une civilisation psychopathe qui ne ressent que pour elle-même. Toute émotion est ramenée aux humains de n’importe quelle façon. Les autres ne sont plus que des objets qui servent à assouvir leurs envies. Ce problème d’absence d’empathie explique pourquoi ils n’ont aucune morale et donc aucune limite à faire du mal à autrui physiquement et moralement. »

(extrait n°2) « Pour l’historien Christophe Bonneuil, nous vivons donc une –radicalisation d’une guerre des mondes – entre Modernes et Terrestres, entre ceux qui pensent que la terre est leur propriété à moderniser et ceux qui savent appartenir à la Terre et composent de nouveaux liens entre humains et avec les autres qu’humains sur les territoires en lutte (…) Cette guerre, à la fois civile et morale, divise l’intérieur de chacun d’entre nous. Mais ces conflits feront apparaître des fissures, d’où émergeront (ou pas) de nouvelles ontologies, des mauvaises herbes qui donneront les forêts de demain. Il faut se tenir prêts à les voir émerger et composer de nouvelles alliances. Changer d’ontologie, se mettre à la place de l’autre, le comprendre, tenter de ressentir à sa manière …. Toutes ces explorations enrichiront les relations de réciprocité que les humains pourront avoir entre eux et avec les autres vivants. »

(extrait n°3 ) « Les alliances sont aussi à créer avec les autres qu’humains. La « nature » n’est plus un ensemble d’objets simples et de mécanismes passifs, dénué d’intériorité, mais un tissu vibrant, multispécifique et sauvage de puissances de sentir, d’agir et de rétroagir. Les autres qu’humains peuplent le monde, dotés d’une intelligence propre et constituent – et même contribuent et utilisent – ce que nous appelons les communs. »

Tu es aussi dans un article de presse que les gens raisonnables n’ont, étrangement, pas relevé. (Interview de l’historien Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens et Homo Deus dans le journal Le Temps, mai 2017, extrait) « Si l’on veut savoir ce qui arrivera lorsque nous ne serons plus l’espèce dominante, il suffit d’observer notre façon de faire actuelle avec d’autres espèces moins complexes, les porcs, les bovins et les poules. Des milliards d’êtres sensibles vivent et meurent dans nos fabriques d’animaux. À mes yeux, c’est l’un des plus grands crimes de l’Histoire. »

Tu es aussi à la télévision quand les gilets jaunes se font gazer. On entend « Voyez comment on nous traite ! Comme des animaux ! »

Tu es dans la vertigineuse Collection Anthropocène de l’artiste Audrey Piguet.

Tu es dans la musique de Dhafer Youssef et son hypnotique Humankind.

Tu es dans cette phrase d’André Gide : « Je crois à la vertu des petits peuples, je crois à la vertu du petit nombre. Le monde sera sauvé par quelques uns. »

Toi, le prisonnier au cœur doux qui voulais m’offrir une danse. La prochaine fois, je ne la refuserai pas (et prendrai le train d’après).

Tendresse,
Sacha

Couverture du livre Morceaux Sacha Després est peintre, auteure et chroniqueuse. De formation littéraire, elle entre dans une école préparatoire aux Beaux-Arts puis obtient un bachelor en Information et Communication en France. Après avoir travaillé dans les écoles de Zone Urbaine Sensible, l’artiste renoue avec ses premières amours en Suisse.

Son dernier roman “Morceaux“, publié aux Editions l’Âge d’Homme, en mars 2018, est centré sur le thème de la domination. Sacha Després est également auteure de “La Petite Galère“.

Image de mise en avant: Solidarité avec nos camarades antispécistes détenu.e.s en Suisse

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VeggieRomandie
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