Actus

Militant pour le droit des animaux, j’ai participé à un blocage d’abattoir

J’ai mis mon réveil à 2h30 dans le but de mettre un terme à l’exploitation animale.

Pourquoi ? J’ai été éduqué avec la phrase “Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas subir”. Il y a quelques années lorsque j’ai découvert l’existence du spécisme et de l’éthologie, je me suis questionné sur la définitions de “autres” dans cette phrase.

L’éthologie démontre que de nombreux animaux ont des émotions, des liens familiaux et sociaux, ressentent le plaisir et la douleur. Mes yeux, mon cœur, me le démontrent aussi.

J’ai ensuite pensé au Judo. En Randori (combat entre deux pratiquants, littéralement, déplier le chaos.), il y a aussi un moi et un autre. Cet autre est une forme, un vecteur, une énergie, une tirée ou une poussée dans le temps et l’espace. Il n’existe pas, je n’existe pas.

Seuls existent des mouvements internes et externes. Alors j’ai compris. Cette phrase est devenue: “Ne crée pas en dehors de toi, ce que tu ne veux pas voir exister en toi”.

Aussi, “Ne crée pas de souffrance que tu ne voudrais pas vivre”. Pour une même situation, la souffrance ne diffère pas d’une espèce à l’autre. La souffrance, simplement, existe.

Les souffrances vécues par les animaux exploités, je ne veux pas les vivre. D’ailleurs, je n’ai aucune raison d’exploiter un animal ou d’en consommer.

J’ai donc mis mon réveil à 2h30. Petite chronologie des événements.

3h30

RDV Pickup. A partir de là, à 5 dans la voiture, la tension est à son comble. C’est la première fois que je m’apprête à désobéir volontairement aux lois que je trouve injustes. C’est la première fois que je m’apprête à visiter une usine à meurtres légaux.

4h

RDV en un lieu tenu secret, pour s’assurer que les 33 activistes venus de contrées variées se retrouvent.

4h30

Briefing en un autre lieu tenu secret. 33 personnes différentes mais qui partagent la volonté de mettre fin aux violences commises envers les animaux dits d’élevage. La RTS est déjà là.

5h15

Arrivée à l’abattoir de Vich. Surprise, je réalise où je suis. Il y a un an et demi à peine, j’enseignais le Judo (et donc la non violence) à des petits enfants, à une centaine de mètres de là, sans me douter de l’existence d’un tel lieu de violence. La porte est ouverte, je découvre les machines de dépeçage, j’ai l’impression de visiter le laboratoire d’un psychopathe de film d’horreur.

Nous sommes dans la salle d’abattage.

Et là on attend, debout. Il doit faire -5 °C. Je m’endors, une fraction de seconde plus tard, le déséquilibre occasionné me réveille. A nouveau, plusieurs fois, je m’endors et le déséquilibre me réveille, en réalisant tantôt que j’ai écrasé le pied d’un sapiens proche, tantôt que j’ai manqué de déchirer ma veste contre une scie circulaire tâchée de sang.

Mes adducteurs me font mal, mais je me dit que le sort des vaches découpées et suspendues dans la salle d’à côté est bien pire. Ma volonté ne faibli pas. Nous sommes 33.

7h30

Un bruit de porte, quelques bruits indéterminés et enfin des bruits de scie. Les travailleurs œuvrent sur des cadavres déjà présents. Une vache est amenée à quelques mètres de nous, dans l’antichambre de la mort. Nous ne sommes toujours pas repérés. Les bruits de scie continuent. Nous apercevons, par l’entrebâillement de la porte, que cette vache a un sabot fendu en deux. Elle est maigre, elle saigne, et semble souffrir de ses mouvements.

Crédit photo: Virginia Markus

8h

Le patron nous découvre, dans sa surprise, il nous gratifie d’un « Bonjour », puis quelque chose se passe en lui, et là ça devient le chaos. Impossible pour moi de décrire les événements chronologiquement.

En voici un extrait désordonné :

Messages et mouvements des activistes :
Monsieur, nous sommes non-violents.
Nous ne vous voulons pas de mal.
Nous allons rester.
Nous allons tenter de vous empêcher de tuer cette vache.
Nous savons que c’est votre travail.
Nous lutons contre un système.
Nous tentons de faire barrage sans attaque ni offense.

Messages et mouvements du patron de l’abattoir :
Vous n’avez rien à faire là !
Travaillez bande de fainéants !
Fainéants !
Merde !
Il gicle sur nous avec un jet d’eau (habituellement utilisé pour évacuer le sang du sol)
Vous faites ça pour l’argent !
Vous feriez mieux de travailler !
Vous êtes des étudiants !
Vous vivez au crochet des gens !
Hitler ferait du bien aujourd’hui !
Connasse !
Donne un coup de poing sur un visage humain.
Saloperie !
Donne un coup de bâton (habituellement utilisé pour taper sur les animaux afin de les
motiver à avancer vers leur mort) sur une main humaine.
Il nous gicle dessus à nouveau avec son jet d’eau.

Nous sommes 5 à le maîtriser pour éviter d’être trempés ou blessés.

Soudain il s’écrie « Aïe !», il descend à terre «Jean-Pierre ! Appelle une ambulance ! ». J’ai l’impression qu’il feinte en désespoir de cause, préférant être une victime que de reconnaître être un bourreau.

Je m’abstiens de préjuger de mon impression:
« Monsieur, vous avez mal où ? Laissez moi vous aider.
– J’ai mal au dos ».
J’apprendrai plus tard par un officier que les ambulanciers ont en effet soigné sa main…

Dans tout ce chaos, l’événement majeur – dont je n’ai pas été témoin, le chaos occupant 3 espaces distincts – fut la libération de la vache. Le patron, tenta de la « lâcher » sur les activistes.

Apeurée, elle s’enfuit en boitant dans le maquis. Nous décidons d’appeler nous-mêmes la police.

8h30

Deux policiers. Nous nous enchaînons les uns aux autres, assis jambes dessus, jambes dessous, enlacés, cadenassés, devant la porte de l’antichambre de la mort. Je pense « Mes deux amis bleus, vous n’êtes pas prêt pour nous déloger… »

A partir de là, le nombre de policiers augmente au fil des minutes et des heures. Nous livrons nos identités (sans résister, car nous assumons notre action directe de désobéissance civile).

Des journalistes viennent et repartent (la RTS est toujours là). Un négociateur (?) fait la liaison entre les propriétaires de l’abattoir, la police et nos deux Senpaï (dans le contexte du judo, compagnon plus ancien, pratiquant plus gradé dans un dojo).

La vache est retrouvée. Après une partie de loup affligeante, la vache, boitillante, est enfin tenue en laisse, attachée alors à un arbre, toujours dans le maquis.

Les négociations sont interminables. Nous voulons la sauver de ses prédateurs. Les propriétaires (selon la loi) veulent en tirer un maximum d’argent. Quant aux vétérinaires contactés, ils ne veulent pas s’impliquer.

12h, le verdict

Le verdict est rendu, la vache ne sera pas soignée, mais abattue et découpée. Si nous nous interposons, l’éleveur menace d’amener l’animal dans un autre abattoir. Le voyage ne serait qu’une souffrance de plus. Nous levons le blocus.

Crédit photo: Virginia Markus

Nous restons solennellement jusqu’à 15h.

N’ayant plus accès à la salle d’abattage ni même à son antichambre, nous filmons ce que nous pouvons. Les employés nous assènent quelques dernières invectives.

« PHA ! »

Parmi nous, certains sont en pleurs, certains ont préféré rester plus loin. Pour ma part j’essaie de prendre la mesure de ce à quoi j’assiste. Apparemment, ma stabilité de Judoka m’empêche de pleurer. Je ne connais même pas ton nom. Je ne sais même pas si tu en portes un. Pardon de n’avoir pu te sauver. Les bruits de scie reprennent, cette fois pour elle.

15h15

On nous rend nos papiers d’identités. S’ensuit un débriefing, des remerciements et de chaleureuses salutations mêlées de tristesse.

Malgré l’échec du sauvetage de la créature sentiente, nous avons bloqué l’abattoir pour toute une journée. Un animal a été tué, mais 10 à 15 auraient été tués si nous n’avions pas été là. 10 à 15 animaux seront probablement tués demain au même endroit, mais nous avons été relayés dans au moins 5 médias différents dont le 19h30 et le 20min. Le combat semble énorme, mais pas impossible.


Un immense merci à tous les activistes, désobéissant.e.s et indigné.e.s, artisan.te.s de ce tremblement de terre. Et un immense merci à nos deux Senpaï charismatiques Elisa et Virginia, pour m’avoir permis d’apporter mon humble percussion, et pour avoir pris des décisions difficiles, tout au long de cette action, avec beaucoup de sagesse et de sensibilité. C’est à peine fatigué et avec beaucoup d’impatience, que j’attends de voir les répercussions de cette action.

Il est temps d’aller régler mon réveil pour demain. Ma détermination se renforce.

Crédit photo: Virginia Markus

Elle portait le numéro 5035. Son crime était d’être née vache laitière. Namu Amida Butsu. Puisses tu reposer en terre pure.

Par Matthieu


Image à la une: Julien Derreux

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VeggieRomandie
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One thought on “Militant pour le droit des animaux, j’ai participé à un blocage d’abattoir”

  1. les animaux doivent être traités le plus humainement possible et leur mise à mort doit etre rapide et sans douleur. L’humanité gagnerait à mettre ces principes en action.
    Les abattoirs qui ne mettraient pas ces consignes à l’ordre devraient être fermés et les dirigeants punis

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