Actus Suisse

Votation et sécurité alimentaire: point de vue d’une antispéciste

Le 24 septembre prochain, les votantes et votants suisses sont amené-e-s à s’exprimer sur trois objets fédéraux, parmi lesquels un arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire.

Celui-ci constitue un contre-projet direct à l’initiative populaire « Pour la sécurité alimentaire », proposée par l’Union suisse des paysans et retirée par les initiants. De fait, le Conseil fédéral et le Parlement n’ont pas souhaité soutenir l’initiative, considérant qu’elle « se focalisait trop sur la production indigène et qu’elle ne précisait pas ce que ses auteurs attendaient au juste de la Confédération » (p. 5). Le Parlement a ainsi élaboré ce contre-projet, sur lequel les citoyens suisses sont amenés à s’exprimer.

D’après le livret explicatif envoyé aux votant-e-s, ce contre-projet « renforce les grands axes de la politique agricole actuelle » (p. 5). Il prétend inclure « toutes les étapes qui mènent de la ferme à l’assiette, du paysan au consommateur » et souhaite garantir la sécurité alimentaire « aussi bien par des produits indigènes que par des produits importés » (p. 5).

Normalement, les explications que contient ce livret devraient informer de manière impartiale les votant-e-s… A sa lecture, j’ai été assez surprise, pour ne pas dire mise en rage par un certain nombre de biais que j’ai cru pouvoir relever : pour faire court, j’ai l’impression que le livret présente ce contre-projet de manière très (excessivement ?) positive alors que le texte qui sera introduit dans la Constitution est beaucoup plus lacunaire et tendancieux

Selon la double page « L’objet en détail » (p. 6-7), la modification de la Constitution telle qu’elle serait induite par l’acceptation du contre-projet, prévoit ainsi 5 mesures :

  1. Préserver les terres agricoles : les sols et les surfaces nécessaires doivent être préservés afin de pouvoir continuer à produire des « denrées alimentaires ».
  2. Proposer une agriculture qui respecte les terres, l’eau et les substances nutritives pour éviter de « surcharger les écosystèmes ». On vise ici à l’utilisation efficace des sols, de l’eau et des substances nutritives.
  3. Moins de contrôle de l’Etat pour que les acteurs du secteur agroalimentaire puissent « saisir les chances que présente le marché, tant intérieur qu’extérieur ». En gros, on défend ici l’idée que « l’offre doit s’orienter principalement vers les besoins des consommateurs ».
  4. Préserver de bonnes relations commerciales avec l’étranger (dans le respect) du droit commercial international pour assurer l’importation de machines, diesel et engrais.
  5. Mieux sensibiliser les consommateurs au gaspillage alimentaire en les responsabilisant, et en communiquant mieux sur les aliments issus d’une production durable.

En lisant ces différents objets, je me suis fait plusieurs remarques.

1ère mesure

A première vue, cet article semble très attirant et positif. On ne peut que vouloir défendre les terres agricoles, d’autant plus que là, on soutient l’idée d’une production indigène pour nourrir la population de la Suisse. Le problème, c’est qu’en Suisse, l’agriculture désigne autant la production d’aliments d’origine végétale que la production de produits et de sous-produits animaux.

D’après le site officiel de la Confédération, « la plupart des exploitations agricoles pratiquent l’élevage. Elles produisent principalement du lait et de la viande. »1

Super.

Donc en gros, si je décide de soutenir la préservation des terres agricoles, ce sont bel et bien en majorité des terres destinées à l’élevage qui seront concernées par la loi. Sauf que l’élevage et la production de lait ne cadrent pas exactement avec mes valeurs…

C’est là où je me suis rendue compte que le texte de l’initiative et du livret explicatif laisse soigneusement ces détails de côté, puisqu’il se contentent d’évoquer des « denrées alimentaires ». Normal, puisque dans notre société majoritairement omnivore, certains animaux et leurs productions sont considérés comme des aliments…

C’est peut-être une évidence pour certain-e-s, mais peut-être que ce flou artistique autour du projet est volontaire. Quand on parle de « denrées alimentaires », moi j’ai évidemment pensé aux aliments végétaux (normal, mon alimentation est strictement végétale). Mais ce point n’est précisé nulle part. Je suis certaine que des omnivores ont une autre compréhension que moi de ce que représentent ces « denrées alimentaires ».

Cette appellation est donc parfaite, parce qu’elle fait consensus : chacun-e peut l’interpréter comme iel le préfère, et tout le monde est d’accord. Premier gros gros souci à mon sens, qui découle en fait tout « naturellement » du fonctionnement habituel d’une société spéciste…

2ème mesure

La descente aux Enfers continue… Ici on touche au deuxième gros gros souci dans ce contre-projet. Je résume: le livret explicatif chante les louages de la préservation des écosystèmes, parce qu’on veut préserver les ressources (et garantir le succès de la production agricole). Je veux bien, c’est une excellente initiative : enfin un aspect écologique ! Go go go !

Mais en réalité, si on lit les explications détaillées, il est surtout question d’une utilisation « efficace » des ressources disponibles. On ne dit pas « raisonnable ». On ne dit pas « écologique ». On ne dit pas « durable ». Non, on dit « efficace ».

Et ça, c’est juste dans le texte explicatif. Parce que quand je vais regarder au niveau du texte qui sera effectivement inscrit dans la Constitution, je lis (ô joie ! ô bonheur !) :

« (…) la Confédération crée des conditions pour :

(…)

b. une production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources de manière efficiente ».

Euh… Je ne vois pas vraiment en quoi cet article constitutionnel va réellement préserver les écosystèmes. Ce n’est pas parce qu’une culture (ou en l’occurrence un élevage…) est « adaptée » aux conditions locales et utilise les ressources de manière efficientes qu’il est durable, respectueux de l’environnement et biologique.

Sans compter qu’on pourrait vraiment s’interroger pour savoir si l’élevage peut être considéré comme étant « adapté » tout court, étant donné la pollution qu’il engendre, la souffrance animale et l’occupation inutile de terrains qui pourraient être destinés à la production d’aliments d’origine végétale.

Et, pour faire écho au premier objet, on ne précise pas du tout qu’on parle ici de la production d’aliments végétaux. Nulle part n’a-t-on eu le courage d’évoquer un soutien à l’alimentation végétale, la production biologique, les permacultures ou encore le rejet ferme des pesticides. Les gaz à effet de serre émis par les exploitations d’animaux vous passent le bonjour.

3ème mesure

Là, j’ai cru toucher le fond. Comment peut-on défendre une production raisonnable et durable si l’offre doit essentiellement pouvoir être définie par la demande ? Le contre-projet vise à diminuer le contrôle de l’Etat sur les acteurs du secteur agroalimentaire (oui, le texte parle bien du « secteur agroalimentaire », et pas du producteur ou de la productrice local-e.

Quand je lis ça, je me pose la question de savoir comment on va préserver des conditions de travail décentes, des prix corrects, une production réellement durable et écologique ? Pour peu que la demande s’oriente principalement vers des produits non bio, alors je prédis que les déclarations de bonnes intentions des deux premiers objets ne pèseront pas très lourd… A nouveau, j’estime que le paragraphe explicatif donne à voir une interprétation bien plus positive que le texte qui serait réellement introduit dans la Constitution :

« (…) la Confédération crée des conditions pour :

c. une agriculture et un secteur agroalimentaire répondant aux exigences du marché »

Là, je sens que les gros mastodontes du secteur agroalimentaire se frottent les mains et se réjouissent en silence… Pas sûre que les coopératives et producteurs et productrices locaux-ales soient aussi heureux-ses de se voir ainsi soumis aux lois du marché… Je ne m’étonne pas vraiment que ce contre-projet ait reçu le soutien de la majorité des partis…

4ème mesure

Bon, la descente aux Enfers continue. Ici, ça ne cherche pas ici à défendre la production indigène, mais bien à garantir la sécurité alimentaire : bonjour les importations et les conditions de production à l’étranger ! Aucune information/garantie n’est donnée pour la défense d’une production respectueuse des ressources…

Bah, si c’est à l’étranger et qu’on peut importer suffisamment pour nos besoins, on s’en fiche un peu, non ? Je repense au fait que la Commission européenne a proposé l’autorisation du glyphosate pour 10 ans, et que la votation à ce propos se tiendra le 4 octobre prochain.

Quand on sait que des passages entiers du rapport des experts de la Commission européenne ont apparemment été copiés d’une étude menée en 2012 par Monsanto, on peut s’interroger sur l’objectivité/la compétence de ces experts2

Du côté du texte qui serait effectivement introduit dans la Constitution, même constat que les objets précédents : là, la Confédération devrait créer les conditions pour :

« d. des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire ».

Je ne sais pas où est passée la production indigène, mais elle n’est en tous cas pas là… Donc en gros, ce qui compte ici, c’est le marché agroalimentaire et la production de « denrées alimentaires » (le steak, le fromage, les œufs et le reste de la famille), mais pas nécessairement la production nationale, encore moins la production respectueuse de l’écosystème et probablement pas du tout une production orientée « végétal »… (mais là, c’est moi qui interprète).

5ème mesure

Là je n’ai pas grand chose à redire. La lutte contre le gaspillage alimentaire devrait effectivement faire partie d’une campagne de sensibilisation/encouragement. On estime qu’en Suisse, on jette jusqu’à 100kg de nourriture par habitant chaque année3… Très clairement, on pourrait faire mieux, et les autorités pourraient s’engager plus dans ce sens.

Bref, je crois qu’on a ici un exemple typique d’une initiative qui semble positive, mais qui, dans les détails, est plutôt effrayante voire dangereuse plus qu’autre chose.

Je ne crois pas que de voter « oui » servent réellement les intérêts d’une production d’aliments végétaux, et encore moins que cette production, quelle qu’elle soit, permette réellement de préserver les écosystèmes. Le texte qui serait introduit dans la Constitution (et qui donc ferait foi légalement) est bien loin de défendre la production indigène, une culture biologique et durable. Au contraire, elle me semble exclusivement axée sur l’efficacité et les demandes du marché.

D’après la lecture que j’en fais, ce contre-projet n’est pas un progrès pour l’alimentation végétale, loin de là : il va défendre le mode de production actuel, qui est donc majoritairement tourné vers la production de produits et de sous-produits d’origine animale.

Bref, de mon côté, mon choix est fait, ça sera un « non » très clair et sans remords.

The Doctor


1 Selon la page consultable ici : https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/agriculture-sylviculture/agriculture.html.

2 Lire par exemple ici : https://www.24heures.ch/monde/europe/glyphosate-ue-copie-demande-monsanto/story/10269161.

3 https://www.frc.ch/dossiers/la-frc-contre-le-gaspillage-alimentaire/.

 

Réagir à cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *